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la
cartoucherie (historique)
Une aventure théâtrale en
marge de l'institution :
La Cartoucherie de Paris-Vincennes
La transformation du site de la Cartoucherie en
ensemble théâtral est l'un des événements incontournables qui ont marqué le
renouveau de la démarche théâtrale en France après la rupture des années
60/70. Profondément marquée par la génération qui s'affirme spontanément
dans bien des domaines de la société française de cette époque, l'aventure
menée à la Cartoucherie est à la fois : expérience intuitive (l'installation
progressive et non préméditée de compagnies issues d'univers différents),
pratique militante (l'existence de cinq compagnies envers qui les tutelles
n'accordent que peu de moyens à l'époque) et entreprise collective (la récupération
d'un lieu face auquel les compagnies n'ont pu que "se serrer les
coudes").
(...) En 1970, la Cartoucherie de Vincennes est un site
abandonné par l'armée, lieu témoin de l'architecture industrielle du XIXème
siècle, elle est cependant destinée à être rasée.

La Cartoucherie de Vincennes : un lieu possible pour le
théâtre
Bien qu'elle soit destinée à la destruction, la
Cartoucherie de Vincennes bénéficie de l'attention toute particulière de
Jeanine Alexandre-Debray - membre du Conseil de Paris - à qui la Ville de Paris
a confié la transformation de l'ancienne zone militaire en Parc Floral et dont
l'intérêt pour l'action culturelle s'était révélé lors du projet avorté
de reconversion des Halles de Paris.
Dans un premier temps, elle étudie avec différents
artistes la possibilité de transformer la Cartoucherie en lieu culturel : le
premier consulté fut Jean-Louis Barrault qui - peu après son départ de l'Odéon
en 1968 - entrepose du matériel dans une des nefs de la Cartoucherie sans véritable
envie d'y créer un théâtre, vint ensuite le chorégraphe Lazini qui pour des
problèmes de comportements dût quitter la Cartoucherie après y avoir aménagé
une salle de répétition, Costa Gavras qui imagina avec le C.N.C. la création
d'une cité du cinéma, enfin Maurice Béjart étudia la possibilité de
reconvertir le tout au service de la danse. Finalement, c'est au Théâtre du
Soleil que Jeanine Alexandre-Debray accorde en 1970 un bail de location pour une
durée de trois ans.
(...) En l'espace de trois ans, ce lieu inconnu de tous
est successivement découvert par cinq compagnies qui décident aussitôt d'y
installer des espaces de travail : le Théâtre du Soleil décide d'y aménager
un lieu de représentation durant l'hiver 1970, Jean-Marie Serreau le découvre
par le biais d'un court métrage consacré aux répétitions de 1789 et décide
d'y créer son Théâtre de la Tempête, Antonio Diaz-Florian y travaille dès
septembre 1971 en tant que régisseur du tout premier spectacle programmé par
Jean-Marie Serreau, Tanith Noble et les membres de l'Atelier Neuf y travaillent
dès février 1972 en tant qu'interprètes d'un spectacle du Bread and Puppet
Theatre lui aussi programmé au Théâtre de la Tempête, et le Théâtre de
l'Aquarium obtient de Jean-Louis Barrault le moyen de s'installer dans la nef
qui lui avait été attribuée.
(...) Le Théâtre de la Tempête est donc le second à
s'installer fin 1970, mais à cette époque, la faillite personnelle de
Jean-Marie Serreau ne lui permet ni d'accueillir du public avant la fin de l'année
suivante, ni d'y créer un spectacle avant 1973.
(...) Bien que la Cartoucherie soit un ensemble théâtral,
les parcours distincts des cinq compagnies engendrent cinq lieux de spectacle
différents, il n'y a donc pas d'aliénation collective au niveau de la création
théâtrale (formes et répertoires) bien qu'il existe une communauté d'idées
reliant les cinq théâtres.
(...) Dès sa création, le Théâtre de la Tempête
est avant tout un lieu d'accueil et non pas un lieu principalement occupé par
les créations de l'artiste en place, puisque Le Printemps des bonnets rouges de
Paol Keineg (unique et dernière mise en scène de Jean-Marie Serreau à la
Cartoucherie) ne se fera qu'en 1973 alors que le lieu ouvre ses portes dès
1971/72. Le public du Théâtre de la Tempête regroupe donc les fidèles du
metteur en scène, ainsi que les spectateurs avides des choix de
"Jean-Marie Serreau découvreur de théâtre " puisque sa
programmation est largement ouverte aux troupes étrangères (Bread and Puppet
Theatre, Cuadra de seville, Teatro Campesino) et aux jeunes créateurs (Gérard
Gélas, Michel Berto, Jean-Marie Patte, Michel Hermon).
Les troupes du Soleil et de l'Aquarium, qui sont issues
du théâtre universitaire des années 60, rejoignent plus directement la
nouvelle génération de spectateurs qui non seulement lui est fidèle mais qui
par ailleurs a soif d'un renouvellement du répertoire et des formes :
l'installation de ces deux troupes à la Cartoucherie est donc aussitôt suivie
et encouragée car elle prend sens dans l'histoire culturelle des années 70.
Les ateliers de l'Epée de Bois et du Chaudron ne sont
que très peu connus lorsqu'ils s'installent à la Cartoucherie, ils ne sont
suivis par aucun public et n'ont pas encore émergé de manière éclatante dans
l'univers théâtral. Leurs parcours ne commencent véritablement qu'avec la
Cartoucherie et leur survie n'est rendue possible que par la réputation et la
fréquentation croissante de "leurs voisins" qui par ailleurs les
aident beaucoup matériellement.
(...)
La Cartoucherie : un point de repère dans l'horizon
théâtral confus de la société post-68
Dans un premier temps, la transformation de la
Cartoucherie en lieu de représentation théâtrale fait écho à ce qui avait
été tenté avec succès aux Halles de Paris. A cette époque et pour beaucoup
de spectateurs, la salle à l'italienne est vécue comme un produit de la société
bourgeoise, son abandon au profit de lieux récupérés est donc synonyme de
progrès et d'engagement politique.
(...) Par ailleurs, la transformation de la
Cartoucherie correspond aux convictions de toute une jeunesse pour qui l'action
culturelle est un des éléments moteurs dans l'évolution de la société et
pour qui le renouvellement théâtral répond à ce qui avait été impulsé en
mai 68.
(...) Ce rôle du théâtre en tant que lieu de
rassemblements publics se trouve renforcée par les meetings politiques organisés
au sein de la Cartoucherie dès 1971.
(...) Au-delà de ces actions politiques, l'aménagement
des hangars de la Cartoucherie permet de mettre en pratique l'idée —
jusqu'ici jugée utopique — de l'abri théâtral qui s'oppose à l'héritage
ancestral de l'édifice. (...) Cette utilisation de l'abri théâtral sur le
mode définitif - et non pas temporaire comme dans le cas des performances ou
des festivals - transforme considérablement la sortie au théâtre en tant que
pratique sociale et culturelle. Dans ce lieu situé à l'écart des tumultes de
la ville et dont l'architecture ne guide plus les faits et gestes du public, le
théâtre redevient un espace de liberté et de rencontres, un ailleurs destiné
au rêve et à la reflexion...
(...) A l'écart des principes et des initiatives du
Ministère de la Culture, la Cartoucherie a émergé envers et contre tout, a déclenché
l'engouement du public, a marqué indéniablement l'histoire du théâtre
contemporain et malgré l'usure du temps l'identité des cinq théâtres
correspond toujours à celles de ses fondateurs. Conçue depuis ses débuts sur
le mode autogestionnaire, la Cartoucherie organise de manière interne ses
passations de pouvoir sans que les tutelles ne puissent en décider autrement :
en 1973 (suite à la mort tragique de Jean-Marie Serreau) Jacques Derlon et
Huguette Faget codirigent le Théâtre de la Tempête, en 1985 Philippe Adrien
s'y installe en résidence permanente avant d'en prendre la direction en 1996 ;
en 1986 Jacques Nichet quitte le Théâtre de l'Aquarium suivi en 1996 par
Didier Bezace laissant ainsi la responsabilité du lieu à Jean-Louis Benoit ;
en 1992 l'Atelier du Chaudron se divise en un groupe de création dirigé par
Tanith Noble (Les Ateliers du Chaudron) et un théâtre d'accueil dirigé par
Anne-Marie Choisne (le Théâtre du Chaudron).
A l'opposé de toute les tentatives utopiques des années
soixante-dix qui se sont éteintes rapidement, la Cartoucherie est une démonstration
efficace de ce qu'il fut possible de transformer concrétement : le lieu théâtral
en tant qu'espace de travail, de réflexion, d'accueil et de représentation ;
les relations d'entraide entre compagnies ; la solidarité d'une profession face
à son interlocuteur institutionnel ; les rapports du théâtre à la cité tant
par la place qu'il occupe géographiquement que par celle qu'il occupe
publiquement.
Depuis bientôt trente ans qu'elle a été transformée
en ensemble théâtral et malgré les manques de moyens dont elle a souffert, la
Cartoucherie demeure aujourd'hui encore un lieu unique au monde. Œuvre et
symbole d'une génération audacieuse, elle est une des écoles des générations
suivantes et attire des spectateurs venus du monde entier. A l'image du proverbe
persan affirmant que " Le passé est la lumière du présent ", la
Cartoucherie confirme, à ceux qui en douteraient encore, que l'utopie n'est pas
l'irréalisable mais bel et bien ce qu'il reste à réaliser.
Extraits
du n° 1998 - 4 de la Revue d'Histoire du Théâtre
par
JOËL CRAMESNIL(Doctorat à l'Institut d'Etudes Théâtrales de Nanterre-Paris
X, équipe "théâtre, politique, société" dirigée par Robert
Abirached)
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